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Entretien avec Jérôme Dupré la Tour

La peinture mystérieuse et envoutante de Jérôme Dupré La Tour a séduit Link Art Project dès ses débuts. 

Au premier regard, ses toiles évoquent des sortes de mouvements circulaires, ou plutôt cycloniques, aspirant ce qui se présente sur leur passage. Mais si le spectateur est téméraire, et que l'oeil s'aventure davantage dans cette composition qui paraît "brouillonne", il finira par déceler un oeil par-ci, une bouche par-là... Et finalement, c'est un ensemble de créatures, rappelant le bestiaire sauvage de Jérôme Bosch qui s'articulent dans ces espaces brumeux et intemporels.

Est-ce là un rêve, ou un cauchemar ? Du moins, une succession d'images, de figures, qui trament des bribes d'histoire décousues... A nous d'en décider. Quoiqu'il en soit, l'artiste réchauffe ce drôle d'univers mi-fascinant - mi-inquiétant à grands coups de couleurs et glisse avec parcimonie quelques traits d'humour.

Jérôme Dupré La Tour, né en 1982, vit et travaille à Lyon.

Quel est ton parcours artistique ?

Ma vie est marquée par un regard contemplatif sur les choses qui s'est aiguisé au fil des rencontres. J’ai grandi dans la campagne champenoise, entouré de forêts et d’eau, puis dans les îles Caraïbes où la lumière s’est comme imprimée en moi, tout comme l’énergie du cyclone. Le monde latin m’est par ailleurs familier pour y avoir séjourné : l’Andalousie, le Vénézuéla, l’Equateur, et mon pays natal, l’Argentine. 

A l’âge adulte, j'ai décidé de passer par un long apprentissage (Ecole Emile Cohl, puis Arts décoratifs de Strasbourg). Diplômé en multimédia et en illustration, j'ai pratiqué le webdesign en agence, puis le dessin en tant qu'indépendant.

L'illustration et la bande dessinée restent mes premières amours. J'y trouve une grande liberté et les univers que j'y ai développés sont dans mes créations une source d'inspiration constante. Je suis venu à la peinture car elle ouvre le rapport à l'espace et au corps, ce qui me manquait dans mes pratiques du dessin.

 

Quels sont les artistes qui t’inspirent ?

Depuis l'enfance, Jérôme Bosch et Brueghel, puis Nicolas de Stael, Moebius, les dessinateurs de mangas comme Akira Toriyama, Otomo, Miyazaki.  Mais c'est Basquiat qui a été chez moi le déclic, en 2011, pour la peinture.

Jérôme Dupré La Tour, Me, myself and I, acrylique sur bois, 90x123cm, 2017
D-Paints, acrylique, huile et pastel sur toile, 200x200cm, 2015

Comment construis-tu un tableau et quelles techniques utilises-tu ?

Le plus souvent je démarre par un mouvement aquatique dansé. Une grande abstraction prend alors place. Puis, dans des phases ultérieures, une architecture se précise, une scène apparaît avec des protagonistes, des figures. Parfois la peinture à l'huile vient aboutir le travail démarré à l'acrylique.

Comme le clown fait rire par ses râtés, je m'efforce de laisser place aux erreurs, pour rester aussi dans l'autodérision.

 

De quoi parlent tes œuvres ?  Que veux-tu transmettre à travers ta peinture ?

Mes œuvres me font penser aux rêves enfantins, à quelque chose d’indicible, de transformable, entre rêve et cauchemar. Cela peut paraître effrayant, et à la fois j'y place énormément de soin, de relationnel.

La géologie, la fertilité, la source, sont des thèmes qui me préoccupent. On trouvera beaucoup de bouillonnement, de volcans, d’eaux en tout genre. On y voit apparaître des regards, des attitudes du vivant. C'est une peinture organique car elle nous invite, à travers des bribes de tissus animal ou minéral, à explorer cette vie en mouvement. Voilà pourquoi je me situe volontairement à la limite de la figuration et de l’abstraction.

J’essaie de recréer par les œuvres un témoignage de ce que je ressens comme essentiel, d’éminemment familier et intime. Que ce soit dans la matière, l’arrachement d’une naissance, dans la survie des humains à travers l’histoire.

Dans mes œuvres, je place facétie, humour, joie de la couleur et du mouvement. Cette peinture ne donne pas le sens de la vie mais en balbutie le chemin, entre mélancolie du passé et avenir incertain. La joie, la vie, la force.

Jérôme Dupré La Tour, In Itinere, acrylique et huile sur toile, 160x110cm, 2016
Orée du changement, acrylique sur toile, 120x120cm, 2014
D-Djinns, acrylique, huile et pastel sur toile, 200x200cm, 2015

Ton atelier se situe à la Friche Lamartine. Est-ce que cela influe sur ta création ?

 Oui, d'abord parce qu'ayant rejoint l'ancienne friche RVI juste avant son incendie, j'ai fait partie du radeau des rescapés-médusés, en particulier dans ma rencontre avec François Giovangigli qui a dû repartir de zéro après la perte de toute son œuvre. Cette fraternité m'a marqué et a empreint mes œuvres  d'une densité humaine et industrielle. La création a énormément à voir avec les mémoires des lieux. La Friche Lamartine est une ancienne bonneterie alors que son histoire est toute récente. Sans doute y a-t-il un chaos et une souffrance collective à dénouer et que ça transparait dans les peintures.

C'est aussi toute la richesse des aventures collectives, comme la nôtre.

 

Quelle est ton opinion sur la place de la peinture dans l’art contemporain ?

Je crois que les gens aiment les représentations, quelles qu’elles soient, hier comme aujourd’hui, et sûrement demain encore.
La peinture est encore considérée comme ringarde par l'art officiel, dont la doctrine est essentiellement conceptuelle depuis plus de 70 ans, et dont la seule légitimité actuelle est celle que lui donne un marché ultralibéralisé.

Le marché de l'art est la niche la plus performante de l'économie. Il a ses tendances et ses modes. Sans doute cet art contemporain, qui a déjà atteint mille situations absurdissimes, pourrait être vite oublié tant il a cessé d’être une avant-garde pour devenir un étalon marchand.

Or la peinture, elle, n'a jamais cessé d'exister. Et si elle a réussi à regagner une place depuis 15 ans dans le paysage culturel européen, c'est autant dû à l'explosion des pratiques et l'internationalisation des échanges qu'à la pure logique du marché. Sans doute l’œuvre picturale, à l’instar des peintures rupestres, contient-elle des essentiels qui nous touchent encore et toujours à notre époque.

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